La vallée des loups - Jean-Michel Bertrand

La vallée des loups

Le mercredi 07 janvier 2017, sort un film sur un thème d’une brûlante actualité : le loup ! Ce film et le livre qui l’accompagne révèlent pour la première fois la vie de loups sauvages dans les Alpes françaises et la folle quête de celui qui est parvenu à les filmer.


 

 

Jean-Michel Bertrand

Il parcourait le monde depuis 30 ans pour réaliser des documentaires. Un jour, le cinéaste Jean-Michel Bertrand en a eu la nausée de tous ces voyages. Un besoin irrépressible l’a pris de retourner dans les montagnes de son enfance en se fixant un pari insensé. Au prix de semaines, de mois, d’années si nécessaire de pistages et d’affûts dans une vallée retirée et totalement sauvage de son choix, Jean-Michel Bertrand s’est juré d’apercevoir un jour des loups. Mais aussi de les filmer et d’en faire un film pour le cinéma qui raconte sa quête de l’animal sauvage par excellence.

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Complément naturel du film, le livre «La vallée des loups» révèle comment Jean-Michel Bertrand, après 3 ans de patience et de ténacité, est parvenu à concrétiser son rêve. Cet ouvrage donne aussi des informations inédites sur la vie et l’actualité de cet animal en France. Vous y verrez un homme passionné,une nature à couper le souffle et surtout une prodigieuse approche de la bête actuellement la plus pourchassée et sans aucun doute la plus difficile à voir des Alpes. Ce beau récit très richement illustré se conclut par un portfolio des coulisses du film.

J’ai la passion pour la nature sauvage parce que j’ai le sentiment qu’une bonne partie des réponses aux questions fondamentales qui nous taraudent se trouve là…Tout près de nous. Il suffit d’ouvrir la porte et d’essayer de comprendre. Au début de cette nouvelle aventure, j’ai bien conscience que je vais faire un film sur un animal que je ne verrai peut-être jamais. Ça ne va pas être facile, mais cette vallée paraît tellement idéale que si le loup n’est pas encore là… Je vais l’attendre. Mais je vais y arriver, je serai ainsi une des rares personnes dans le monde à pouvoir observer des loups sauvages. Je garderai bien sûr cette vallée secrète pour mieux protéger les loups. De la même façon que j’ai filmé l’aigle, je veux filmer le loup sauvage et libre. Tout le monde est tellement habitué aujourd’hui à voir des loups filmés de très près, dans toutes les situations. Des loups filmés dans de grands enclos donnant l’illusion de la nature sauvage. Ou encore des loups apprivoisés exécutant leur numéro dans des paysages de rêve. Même chose pour les aigles d’ailleurs… À l’état sauvage ces grands prédateurs évoluent librement sur d’immenses territoires. Ils ont des comportements sociaux et territoriaux à la hauteur de ces grands espaces. J’ai du mal à comprendre l’intérêt de raconter le sauvage en filmant des animaux captifs ou apprivoisés. Pas de liberté, pas de poésie, pas de magie. Seulement une image sur papier glacé, vide de son sens. Une imposture. Pour moi observer ou filmer les animaux sauvages dans leur milieu, c’est une immersion, un parcours initiatique qui prend beaucoup de temps et qui n’est jamais gagné d’avance. Et ce sentiment fabuleux de se sentir chaque jour un peu plus perméable aux mystères du monde et vivre une vraie histoire d’amour avec la nature, dans les Alpes en particulier. Une histoire qui aura durée 3 ans.

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UN NOUVEAU DÉFI

Cette expérience d’un tournage qui s’est étalé sur plusieurs années, au cœur du territoire d’un couple d’aigles royaux, m’a conduit à poursuivre mes observations et à essayer de pénétrer un peu plus dans l’intimité de ces oiseaux farouches. J’ai continué à passer des semaines en montagne, à rester invisible, caché sous des affûts de roches ou de branchages. Dans mon esprit, j’étais déjà parti pour réaliser une suite logique de cette quête et de continuer le voyage en compagnie des grands rapaces. C’est alors que les aigles m’ont conduit vers une aventure que je n’avais pas imaginée… Un soir, je suis caché dans une vieille forêt de sapins. Une forêt magique, couverte de lichens et jonchée de grands rochers moussus. Cela fait plusieurs soirs que je viens ici. Je reste des heures caché au creux d’un rocher pour écouter le chant nuptial de la chouette chevêchette. Une chouette de montagne très discrète. Un elfe minuscule à peine de la taille d’un merle. À lui seul, cet oiseau évoque toute la force et le mystère de la nature sauvage. La chouette est là. Elle pousse son cri à quelques dizaines de mètres de moi. Des heures de patience enfin récompensées. Je décide de dormir sur place pour profiter de ces instants uniques. Voir le loup ! Filmer le loup sauvage !

Voir le loup ! Filmer le loup sauvage !

C’est au cours de cette nuit que tout a basculé pour moi. J’ai pris la mesure de cette vallée. Une vallée immense (il faut deux jours pour la traverser), isolée et entourée de toutes parts d’immenses falaises qui l’enferment avec quelques rares accès par des cols étroits et difficiles à franchir. De plus, la vallée est très giboyeuse. Chamois, bouquetins, cerfs, chevreuils, sangliers sont nombreux. Au matin, une intuition s’insinue dans mon esprit…Ce territoire est idéal pour les loups. Une intuition qui deviendra une obsession. Voir le loup ! Filmer le loup sauvage !

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UNE NOUVELLE QUÊTE

Après avoir passé la nuit dans la forêt sous mon rocher dans un état second, une évidence incroyable s’impose à moi. Le loup va venir sur ce territoire que je parcours en tous sens depuis des années. Il est à la recherche de congénères. Le loup sauvage est de retour. Il cherche peut- être à s’installer de nouveau, après avoir disparu de la vallée depuis plus de 100 ans. Ce jour-là, tout va basculer. Je dois le voir, je dois le filmer !

UN IMMENSE DÉFI

Ma décision est prise. Filmer le loup sauvage sans aide, sans artifice, avec pour seuls alliés, ma passion, ma détermination, ma connaissance de ce territoire et beaucoup de temps devant moi. Je me donne trois ans pour réaliser ce rêve. Alors évidemment, je vais confier au spectateur cette excitation qui est la mienne. Mais aussi les doutes et cette sorte de grand vide qui donne le vertige. Mes sentiments sont mélangés entre exaltation et trouille. Mais la passion est plus forte et quelque part, je n’ai pas le choix tant le défi est excitant.

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LA QUÊTE

Trois ans ne seront pas de trop pour réussir ce pari. Il va falloir agir en deux temps. Première étape, le repérage. Passer des semaines et des mois à observer, à partir de points stratégiques, tout ce qui se passe sur le territoire. Rester sur un piton rocheux de l’aube au crépuscule et essayer de voir à l’aide de ma lunette le moindre indice de présence de l’animal. L’hiver, la neige sera mon alliée. Il faudra sillonner la montagne, en tous sens et par tous temps, à ski de randonnée afin de découvrir les précieuses traces du grand prédateur.

Pour espérer réussir, je dois rester longtemps sur le terrain afin de comprendre. Dans un deuxième temps, je vais me servir des indices que j’ai pu observer pour poser, à plusieurs endroits qui me paraissent favorables, des caméras automatiques qui se déclenchent au moindre mouvement, de jour, comme de nuit. J’espère que ces caméras m’aideront à en savoir plus sur ce qui se passe dans la vallée. S’il y a des loups, et si oui, combien sont-ils et comment se déplacent-ils ? L’autre impératif que je m’impose très vite, c’est ma façon de me comporter et d’exister sur le territoire supposé des loups. Je sais que les loups passent beaucoup de temps à surveiller, à contrôler leur territoire et aussi à le défendre. Je dois à tous prix faire partie de ce territoire. Sans les inquiéter et donc, sans les surprendre. Pour parvenir à cela, je décide de me déplacer sur le territoire seulement en pleine journée entre 10h et 17h, aux heures où les loups bougent le moins, et de systématiquement dormir sur place en pleine montagne. Je m’oblige à emprunter toujours les mêmes itinéraires et à bivouaquer aux mêmes endroits (3 ou 4 lieux différents). Je dépose également mes petits pipis tout au long du parcours aux mêmes endroits également. De cette façon, j’espère que les loups vont s’habituer à ma présence sur leur territoire. Surtout ne pas les surprendre. Telle est ma devise ! Ce sera alors le temps de l’attente. Des jours, des semaines, des mois de solitude et d’espoir…

L’HIVER

Prendre l’hiver à bras le corps. Oser dégager la neige, faire un bon feu et passer la nuit sous un sapin plusieurs fois centenaire. Parcourir à ski les vallons oubliés. Manger au soleil de midi et faire la sieste sur un grand rocher plat. Puis continuer à chercher la trace qui va donner l’espoir et la force de continuer la quête. Toutes ces espèces montagnardes qui ne sont pas le loup et avec lesquelles je compte réaliser des séquences fortes. Chercher le loup, c’est essayer de mieux connaître le territoire sur lequel il règne et donc forcément s’intéresser aux espèces qui partagent ce territoire.

LES SAISONS

Tourner un film sur trois ans implique forcément de se soumettre au rythme des saisons. Les animaux eux-mêmes y sont totalement soumis et leur rythme biologique en dépend. Il y a donc des saisons favorables aux amours pour certaines espèces, à l’élevage des jeunes pour d’autres. Et puis la façon d’aborder la montagne est totalement différente d’une saison à l’autre. En hiver je ne me déplace qu’à ski de randonnée et peaux de phoque. Les chevaux ne peuvent pas m’accompagner dans la neige profonde. Quand je vais les nourrir, je leur parle de la promesse d’un printemps qui approche et des nouveaux périples que nous pourrons à nouveau partager. En hiver encore, le danger est partout. Chutes de pierres et surtout avalanches exigent de moi une attention de tous les instants et une lecture de la montagne sans cesse remise en question. Puis-je me lancer dans cette face exposée aujourd’hui ? Est-ce que j’ose traverser sous cette grande barre rocheuse ? Il ne faut jamais oublier que ma vie dépend directement des décisions que je prends… Et puis arrive le printemps et cette frénésie qui s’installe. Les tapis de fleurs multicolores, les chants d’oiseaux variés à l’infini, les fourmis qui se remettent au travail, les jeunes chamois qui rivalisent de cabrioles sur les névés et les chevaux fringants qui m’accompagnent à nouveau… L’été, c’est la saison des bivouacs sous les étoiles, des bains dans les torrents glacés et des douches sous les cascades. C’est la saison des longues siestes en milieu de journée quand la lumière est plate et sans intérêt pour l’image. C’est aussi ces moments intenses, à l’aube et au crépuscule, quand la lumière devient magique et change de minute en minute. C’est l’époque à laquelle les aiglons quittent le nid et découvrent l’ivresse du vol. C’est aussi la période des orages, soudains, violents et dangereux, quand je dois me cacher, tremblant sous un rocher, assourdi par le bruit des éléments qui se déchainent, puis se calment aussitôt. Au mois d’août, les chevreuils sont en rut et bondissent dans les prairies dorées. Puis, d’une semaine à l’autre, la lumière et l’odeur de l’air changent. L’automne s’installe. Les champignons tapissent les sous-bois. Le brame du cerf emplit la forêt d’un mystère qui nous ramène à l’origine des temps… Le cerf… La proie favorite du loup… La quête se poursuit.

DEVENIR INVISIBLE

L’affût me plonge dans une sorte d’état second. Des minutes qui durent des heures et en tout cas, un rapport au temps qui passe, totalement différent de celui de la vie quotidienne. Mais aussi, au fil du temps et de la pratique, il apporte une sorte d’ultra lucidité qui permet d’être prêt et concentré au moment de tourner une séquence importante. C’est en fait une autre façon d’appréhender le temps qui passe, le monde qui s’agite et bien sûr, une occasion de se retrouver seul face à soi-même. L’affût, c’est aussi ces moments de découragement quand on a passé plusieurs jours et plusieurs nuits sans sortir et que l’on n’a pas fait une seule image. C’est une démarche qui va à l’encontre de la société du « tout plus vite » et « tout tout de suite ». Mais c’est surtout la promesse de rencontres uniques et d’émotions profondes. Lorsque l’animal rêvé est là, à portée d’objectif et que la lumière devient magique… alors là, on se dit qu’on a eu raison d’y croire et d’être resté encore et encore…

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LE LOUP
La force de ce qu’il représente dans notre inconscient.

Partir longtemps dans la Montagne pour essayer d’approcher l’intimité d’un animal, quel qu’il soit et partager cette expérience avec le spectateur est déjà une aventure magnifique et prometteuse de grands moments d’émotion. Mais dans ce film, la nature même de l’animal recherché va apporter une dimension supplémentaire à cette quête. En effet, dans notre culture depuis l’enfance et donc dans notre inconscient collectif, le loup n’est pas un animal comme les autres. Et ceci n’est pas seulement un phénomène français ou même européen ou nord-américain. J’étais récemment en Corée à l’occasion d’un festival et lors d’un débat avec le public coréen, quelqu’un m’a demandé quel serait mon prochain film. Lorsque j’ai répondu que je voulais partir à la recherche du loup sauvage dans les Alpes, la salle entière a réagi et j’ai pu entendre le «Oh…» du public à la simple évocation de l’animal. Les Coréens aussi connaissent l’histoire du petit chaperon rouge… Le simple fait de devoir guetter le loup dans la forêt, à l’aube et au crépuscule, et donc de devoir passer de longues nuits à dormir dans cette forêt sauvage à l’écoute du moindre bruit suspect, engendre des sentiments qui sont pour certaines personnes de l’ordre de la peur viscérale et en tout cas, éveille chez la plupart d’entre nous des réactions instinctives de crainte et de mystère qui surgissent du plus profond de notre inconscient. Les contes de notre enfance refont surface et avec eux, nos fantasmes les plus irrationnels. Ce voyage peut donc nous emmener bien au-de-là de la simple escapade dans la nature et cette dimension philosophique nous conduira peut-être aussi à nous retrouver un peu nous-même. Quand on s’intéresse au loup on en apprend beaucoup sur les hommes.

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Sa biologie et la complexité de son organisation sociale.

J’espère que ce voyage nous permettra d’aller au-delà de nos instincts primaires afin de découvrir un animal méconnu. Au mode de vie et à la structure sociale très sophistiqués. Si le loup fascine au travers des légendes et de ce qu’il évoque dans notre inconscient, il est aussi fascinant lorsqu’on apprend à le connaître et à l’observer dans sa vie quotidienne. Et finalement les deux approches finissent par se croiser et même par se mélanger. Car si l’on a écrit ou inventé autant d’histoires et de légendes à propos de cet animal depuis la nuit des temps et dans toutes les sociétés humaines, c’est en partie à cause de son mode de vie réel qui en fait un concurrent de l’Homme et dont la structure sociale n’est pas si éloignée. Un mode de vie très évolué. Une véritable société structurée et hiérarchisée au sein de laquelle l’individu n’existe qu’au travers des autres et où chacun joue son rôle pour le bénéfice du clan (ou meute). Dans les Alpes, une meute compte entre 4 et 6 individus. Seul le couple dominant peut se reproduire et donne naissance une fois par an à 5 ou 6 louveteaux. Les autres membres de la meute, qui sont le plus souvent les jeunes de l’année précédente, jouent le rôle d’oncles et de tantes auprès des louveteaux. Ils participent notamment au ravitaillement et à la surveillance des petits. Le grand méchant loup est avant tout un être besogneux entièrement dévoué au bien- être et à l’éducation des louveteaux. La meute est simplement une famille. Véritable clef de voûte des espèces animales, grand prédateur au sommet de la chaîne alimentaire, le loup ne peut pas se permettre d’être en surnombre. C’est donc un animal « territorial » qui ne tolère qu’un nombre limité d’individus au sein de la meute. Lorsqu’ils sont trop nombreux, des tensions se créent et certains individus se dispersent et quittent le territoire. Ce sont le plus souvent des jeunes de l’année précédente qui vont tenter leur chance ailleurs ou même le mâle alpha (le mâle dominant) qui se fait détrôner par un jeune mâle plus vaillant venu d’ailleurs et qui deviendra à son tour alpha. C’est de cette façon que les loups colonisent les Alpes depuis 20 ans et finissent par arriver dans ma vallée perdue. En ce qui concerne les polémiques actuelles à propos du loup, je n’ai pas du tout envie de m’en mêler au travers de ce film. J’espère simplement que même les « anti-loups » ressortiront de la salle avec une petite étincelle au fond des yeux…

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Film documentaire « La vallée des loups »

Réalisateur : Jean-Michel Bertrand
Producteur : Jean-Pierre Bailly
Image : Jean-Michel Bertrand / Marie Amiguet
Son : Boris Jollivet
Montage : Laurence Buchmann
Photographe : Bertrand Bodin
Musique originale : Armand Amar
Durée : 90 minutes
Tournage : 4 K
Une coproduction : MC4 / PATHÉ
Avec la participation de :
Ciné +
La région Provence-Alpes-Côte d’Azur
Des Vallées du Champsaur et Valgaudemar
Parc national des Écrins
Centre national du cinéma et de l’image animée

Livre « La vallée des loups »
Edition du livre « La vallée des loups » – un homme au cœur du sauvage
Texte : Jean-Michel Bertrand
Photos : Bertrand Bodin, préface d’Yves Paccalet
Édition : La Salamandre

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